Au fil des images

Instants choisis d’un Autre Monde

Instants choisis d’un Autre Monde

Il y a des matins en cette fin de printemps où la forêt cesse d'être tout à fait la forêt.
 
Je marche doucement à travers la forêt quand j'arrive au bord de la tourbière. L'eau m'attend, sombre, presque noire. Elle ne joue pas avec la lumière comme un lac, elle la garde pour elle. Dessous, il y a des millénaires. Des mousses tassées, saison après saison, jusqu'à former cette eau qui semble retenir le temps. Je m'assois. Je me tais. C'est elle qui parle, si on veut bien l'écouter.
 
La brume passe à la surface. Elle frôle l'eau, se faufile entre les cimes des sapins, caresse le temps, puis s'élève vers les nuages comme si elle les rejoignait. Rien ne se presse ici. C'est un monde qui prend son temps, et qui m'oblige doucement à prendre le mien.
 
Sur l'eau flottent des radeaux de mousse. De vrais petits continents, posés là, où s'accrochent quelques arbres frêles qui luttent pour tenir. Et puis il y a la drosera. Une toute petite chose, fragile à notre échelle, redoutable à la sienne. Ses gouttes brillent comme de la rosée alors qu'elles sont un piège. Je la regarde longtemps, agenouillé devant elle. Je crois que c'est elle qui m'a appris à regarder les détails et à en apprécier leur importance et leur complexité. 
 
J'aime appeler cet endroit l'Autre Monde. Pas pour faire joli. Parce que c'est ce que je ressens vraiment quand j'y suis. Un lieu à l'abri des Hommes, où la vie s'organise autrement, plus lente, plus secrète. La tourbière est un milieu fragile. Il faut très peu pour l'abîmer, et très longtemps pour qu'elle se reforme. Alors j'y marche avec précaution, et je repars sans rien laisser derrière moi.
 
Le petit matin est le moment que je préfère. Les arbres sont encore lourds de l'humidité de la nuit. Le soleil arrive timidement, comme s'il n'osait pas tout réveiller d'un coup. La brume s'évapore de la montagne couverte de sapins. On dirait qu'elle respire. Et moi, assis au bord, je respire avec elle.
 
Je suis venu chercher des images, j’avoue. Je repars surtout, comme à chaque fois, avec du silence. Ces heures-là poussent à l'introspection. Devant cette eau noire et cette brume qui glisse, les pensées se posent enfin. C'est peut-être ça que je cherche vraiment, depuis le début. Un endroit qui m'apprend à me taire et à regarder, vraiment.
Cette série rassemble les instants que j'ai pu retenir de ce monde-là. Des secondes qui semblaient s'arrêter, juste avant de disparaître.
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Les Carnets de brumes

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